Un nouveau projet pour recenser les plaques commémoratives parisiennes de la 2nde guerre mondiale et créer une installation d’art visuel sur les murs du Panthéon.

 

par IAN REED  –  7 janvier 2021

 

S’IL VOUS PLAÎT NOTER: en raison des restrictions COVID l’ouverture de l’exposition a été changé pour Septembre 16, 17 & 18 – apparaissant tous les soirs de 20 heures jusqu’à minuit.

 

 

 Place de l’Opéra, Paris – Août 1944

 

Depuis leurs studios près de l’Opéra Garnier dans le centre de Paris, un groupe de jeunes artistes graphistes, dirigé par Philippe Apeloig, s’est fasciné pour les styles et variations artistiques des nombreuses plaques de leur ville.

Ils furent très étonnés de découvrir qu’il n’existait aucun recensement des centaines de plaques de pierre et de métal commémorant les évènements extraordinaires d’il y a 77 ans. Alors ils ont pris sur eux de photographier  et enregistrer plus de 1500 exemples de la période 1939-1945.

 

 

Clément Bresch du Studio Apeloig photographiant une plaque commémorative à Paris

 

 

Mais le projet ne s’est pas arrêté là, et de nouveaux plans pour mettre à profit ce vaste travail sont en préparation  pour un nouveau type d’installation artistique en 2021.

Des gens s’investissent pour s’assurer qu’on continue à se souvenir des évènements qui se sont produits pendant la 2nde guerre mondiale dans ces rues animées d’aujourd’hui, et pour qu’en arrière-plan les recherches sur le contexte historique des simples mots gravés dans ces pierres froides apportent des précisions sur les évènements et les sacrifices personnels.

 

 

De simples mémoriaux témoignant des tragédies de la guerre et de l’Occupation.

 

Alors que Paris n’a pas subi les bombardements intensifs et la destruction comme d’autres capitales européennes durant la 2nde guerre mondiale, sa population a payé un prix fort pendant l’Occupation par les Forces de l’Axe en termes de déportations, exécutions, dépravations, travail forcé et traitement barbare à la fois de la part des Nazis et du régime de Vichy propre à la France.

 

 

 

 

À partir du jour où les soldats allemands ont franchi la frontière pour entrer en France en mai 1940, des civils ont pris position contre les envahisseurs et des groupes de résistance ont commencé à se constituer. En juin 1940 Yvonne Oddon, Boris Vildé et Anatole Lewitsky ont formé au Musée de l’Homme un groupe d’opposition aux Nazis et au nouveau gouvernement de Vichy.

 

Le groupe grandit rapidement pour atteindre une centaine de membres qui aidaient des réfugiés, recueillaient des renseignements pour Londres, mettaient en place des itinéraires d’évasion et publiaient des journaux clandestins comme “Résistance “ou “La Vérité Française”. Néanmoins, la résistance passive non violente ne fut pas tolérée par les forces d’occupation et des sanctions sévères furent infligées à ceux qui étaient impliqués.

 

Un jeune ingénieur de 28 ans, Jacques Bonsergent, devint le premier civil français “résistant” à être exécuté par les Allemands le 23 décembre 1940 – on se souvient de son nom aujourd’hui sur une place et à la station de métro de la ligne 5 à Paris.

 

 

        

 

 

Exactement un an plus tard en juin 1941, alors que les Nazis tournaient leur attention vers leur ancien allié soviétique, les communistes en France commencèrent à adopter une attitude plus violente envers leurs nouveaux ennemis ce qui, en retour, entraîna très vite des représailles beaucoup plus dures et brutales.

 

Alors que la guerre continuait, le gouvernement de Vichy permit que de jeunes citoyens français soient envoyés en Allemagne pour du travail forcé et donna son assentiment  à l’internement, la déportation et, dans la plupart des cas, la mort de dizaines de milliers de citoyens français en camps de concentration à travers l’Europe de l’Est.

 

 

 

 

Les plaques rappellent généralement la fin de la vie d’une personne, qu’il s’agisse d’un résistant exécuté ou abattu à cet endroit ou bien d’un lieu où beaucoup d’hommes, femmes et enfants juifs identifiés par le régime oppressif ont été rassemblés et transportés, la plupart du temps dans des conditions terribles, vers leur mort finale dans les camps de concentration Nazis.

 

 

 Les Nazis ont déporté 166 000 personnes depuis la France aux camps de concentration, dont 76 000 Juifs (11 000 enfants). Les autres étaient pour la plupart des membres de la Résistance.

 

 

 

Des formes de résistance en France apparurent immédiatement mais furent politiquement et géographiquement variées avec peu d’uniformité autre que celle de la dissidence. Cette approche fragmentée fut parfois source de divisions et conduisit à la découverte précoce de groupes de résistance par la police de Vichy et la Gestapo. Avec le soutien de la Grande-Bretagne et du nouveau gouvernement de la France Libre établi par le général De Gaulle à Londres, des groupes furent progressivement rassemblés au sein de réseaux et, dans l’ensemble, la politique fut mise de côté pour se concentrer sur l’objectif premier, à savoir libérer effectivement la France.

 

 

 

Simone Segouin fit le voyage depuis Chartres pour combattre avec la Résistance française à Paris en 1944

 

 

La plupart des rues de la capitale ont une histoire à raconter et des centaines de plaques, souvent dans des endroits obscurs, à travers la ville, évoquent en silence le lieu où une tragédie humaine s’est produite. Probablement le plus grand nombre de mémoriaux de ce type dans toute ville du monde.

 

 

 

 

 

Un grand nombre de ces plaques commémoratives font état des événements entourant les derniers jours et heures de l’occupation ennemie et du soulèvement massif des civils envers une armée professionnelle perçue comme affaiblie mais néanmoins bien armée, ce qui inévitablement conduisit à la tragédie.

 

 

Place de l’Hôtel de Ville, Paris – 25 Août 1944

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

D’autres mémoriaux rappellent le souvenir de Britanniques, Canadiens, Australiens, Américains et beaucoup d’autres nationalités, civils ou militaires, qui finirent leurs jours dans les rues de Paris, en combattant pour la libération de l’Europe.

 

 

 

 

 

Bombardier AVRO Lancaster n° LM336 du 57e escadron de la RAF East Kirkby, Lincolnshire, revenant d’une mission contre les usines d’armement de Mannheim. C’était la première mission de quatre Canadiens qui venaient juste d’arriver en Grande-Bretagne le 05/09/1943.

L’avion fut touché par des tirs dans le voisinage du Pré Saint Gervais. Il explosa complètement et le fuselage toucha les Grands Magasins du Louvre. Un moteur tomba devant le 14 rue Sauval, un autre moteur s’ écrasa sur les escaliers d’un immeuble en face du 49 rue de l’Arbre Sec, l’aile et un autre moteur tombèrent rue Saint-Honoré. L’un des membres de l’équipage tomba sur le balcon du 4e étage du 20 rue du Louvre, un autre tomba dans la cour du Musée du Louvre et quatre hommes furent retrouvés rue Saint-Honoré. Le pilote fut retrouvé avec le fuselage de l’avion, toujours aux commandes. Ce jeune pilote (Joe Hogan) suivait une formation de banquier à la Banque de Nouvelle-Écosse. L’un était australien et deux étaient britanniques. Ils sont enterrés au cimetière nord de Clichy.

 

 

 

 

 

Membre du groupe de Résistance “Les Cloches des Halles”, un Américain, Orville Cunningham fut capturé et exécuté par les Nazis le 4 décembre 1943. Il avait 50 ans.

Sur les 130 membres de ce groupe, 17 furent tués en action, 11 exécutés et 33 déportés (parmi lesquels 23 moururent)

 

 

 

 

 

L’Opération Sussex fut une mission anglo-franco-américaine très secrète visant à infiltrer les zones occupées par l’ennemi avant et après le “Jour J” afin d’obtenir des renseignements sur les mouvements des troupes allemandes, les effectifs et membres de la Résistance qui pourraient les aider. Ce groupe de 42 parachutistes situé à Paris et caché à grand risque par Madame Goubillon devait recueillir des informations notamment auprès du service de renseignement militaire allemand (Abwher) installé aux hôtels Lutecia et Majestic. À cette époque, n’importe quelle troupe capturée dans les zones occupées par les Allemands, en uniforme ou non, était immédiatement exécutée.

 

 

 

 

 

Cette Forteresse Volante B.17 (No. 42-102552) fut baptisée du nom de son pilote “Horn’s Hornet”, le Lt. Jay Horn, et livrée à l’USAAF Cheyenne Field, Wyoming, USA, en mars 1944, puis au 339e Escadron de bombardement, 96e Groupe de bombardement, 3e Division aérienne de l’USAAF basée à la base RAF Snetterton Heath près de Thetford en Grande-Bretagne.

Le 22 juin 1944, son objectif était de bombarder des cibles ennemies à Nucourt, à 64 km au nord-ouest de Paris, mais l’avion fut touché par des canons anti-aériens allemands et s’écrasa rue Payol / Rue Ricquet à Paris.

 Parmi les 10 membres d’équipage, seulement 3 survécurent. Le copilote, le navigateur, le bombardier et le radio sautèrent en parachute, mais le parachute du copilote ne s’ouvrit pas et il fut tué, atterrissant au 5 rue Lecuyer, à Saint Ouen dans la banlieue nord de Paris près du Périphérique. Le pilote, Jay Horn, et les mitrailleurs furent tous tués dans l’avion, et les survivants faits prisonniers. Le radio Frank Cowan passa par plusieurs camps, dont celui de Buchenwald.

 

 

 

Aujourd’hui beaucoup de gens passent sans remarquer les plaques commémoratives, sauf peut-être dans de rares cas où un petit bouquet de fleurs apparaît à côté d’une plaque, posé là par une personne inconnue, peut-être un parent, un ancien combattant ou quelqu’un qui se souvient encore et s’en soucie.

 

 

 

Yvette Feuillet, née le 25 janvier 1920, vécut à Paris avec sa mère et sa soeur Henriette. Son père, boulanger, était décédé en 1930. Yvette travaillait comme souffleuse de verre à la fabrique de lampes électriques de la rue Sedaine près de la Bastille, et en 1937 la famille partit s’installer au 26 rue des Rosiers. Au début de l’Occupation, les deux soeurs rejoignirent la Résistance, mais Henriette fut arrêtée le 8 octobre 1940 par la police française qui recherchait leur domicile. Elle fut emprisonnée dans la célèbre prison de la Santé.

Yvette continua à travailler pour la Résistance du Front National Universitaire, mais le 2 mars 1942 elle aussi fut arrêtée et interrogée, et le 23 mars 1942 elle fut remise à la Gestapo. Le 22 janvier 1943, elle fut transportée, via Compiègne, avec plus de  1700 autres prisonniers entassés dans quatre wagons à bestiaux. En Allemagne, les hommes furent déviés sur Sachsenhausen et les femmes sur Auschwitz, où elles arrivèrent le 26 janvier. Le lendemain matin, encore dans les camions, elles furent descendues et durent marcher jusqu’au camp de Birkenau où elles arrivèrent en chantant “La Marseillaise”.

 

 Les dernières photos d’Yvette Feuillet prises à Auschwitz en 1943

 

 Yvette était tatouée du numéro 31663 sur son avant-bras gauche et le 3 février, elle fut renvoyée à Auschwitz-I et photographiée avec les cheveux rasés et les vêtements rayés de prisonniers. En avril 1943, elle avait subi de graves gelures aux chevilles qui s’infectèrent avec le typhus et elle mourut le 6 juillet 1943.

 Témoignage d’une détenue : “Yvette ne peut pas parler parce qu’elle souffre énormément. Elle me regarde et je l’écoute balbutier lentement, très lentement”. 

Yvette Feuillet fut officiellement nommée sergent FFI (Forces Françaises de l’Intérieur) et fut décorée à titre posthume dans l’Ordre de la Résistance – elle n’avait que 22 ans.

 

 

 

De nombreuses plaques commémorent des évènements et des personnes qui ont fait la différence.

 

 

   

 

 Parmi les dates et personnalités importantes, on peut citer : la première rencontre de Jean Moulin avec la Résistance à Paris ; le consul de Suède et le directeur de banque qui ont persuadé le commandant allemand de Paris de ne pas obéir aux ordres d’Hitler de détruire les célèbres monuments de la ville; et la chanteuse de jazz américaine qui aida la Résistance et entreprit de recueillir  secrètement des renseignements pour les Alliés.

 

 

77 ans après la libération de la ville en août 1944, beaucoup de plaques, aux couleurs, dimensions et motifs différents, se sont généralement fondues dans le décor au fil du temps et avec l’installation de nouvelles enseignes modernes et devantures de magasins se démarquant nettement du marbre gris et de la pierre des plaques de guerre. Mais sans ces mémoriaux il serait facile d’oublier les événements majeurs qui ont eu lieu dans ces mêmes rues.

 

 

 

 

L’équipe de Philippe, dont Tom Vidalie, Léo Grunstein, Yann Montier, Caroline Boidé, Roman Rolo, Bastien Salvan, Olivia Anduze, Hector Francisco, Pierre Besombes & Clément Bresch, a entamé le long processus de localisation des plaques à partir d’informations obtenues auprès de la Direction des Affaires Culturelles de Paris, des archives du Mémorial de la Shoah, de livres et autres documents, ainsi que de leur simple repérage dans les centaines de rues de la ville.

 

 

                                   

Photographier les plaques ne fut pas toujours aussi simple qu’il n’y paraissait

 

 

Le travail d’identification, de photographie et de recensement a pris plus de 4 ans et les résultats n’ont pas été faciles à obtenir vu que de nombreuses plaques se trouvent bien en hauteur et ont souffert des intempéries au fil du temps. L’enregistrement des images fut parfois précaire et il est très émouvant de constater que l’âge de l’équipe de graphistes n’est pas si différent de celui des personnes qui ont combattu dans les rues il y a 77 ans.

 

 

Studios Apeloig, Équipe Production: Caroline Boidé, Léo Grunstein, Yann Montier, Tom Vidalie & Philippe Apeloig.

 

 

Cliquez ici pour voir une courte vidéo du processus de recensement : 11.01.05.2018-ENFANTS_DE_PARIS_MK2_MAKING_OF_PARTIE_3

 

 

Le résultat de ce travail initial a été la publication d’un livre magnifique, avec un texte de Danièle Cohn, contenant les photographies des plaques et montrant les différents styles. Philippe a intitulé le livre “Enfants de Paris 1939-1945”, en référence au film “Les Enfants du Paradis” de Marcel Carné, tourné durant l’Occupation.

 

Ce titre fait également référence aux premières lignes de l’hymne national français (Allons enfants de la Patrie…) et honore la mémoire des nombreuses personnes qui ont payé de leur vie. Ce formidable document a reçu le Prix Thiers 2019 de l’Académie française et est magnifiquement conçu et présenté.

 

Des exemplaires peuvent être obtenus ici http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Hors-serie-Connaissance/Enfants-de-Paris

 

Enfants de Paris, 1939-1945. Philippe Apeloig

 

Alors que la raison initiale du projet et son objet sont d’ordre artistique, en montrant les motifs, le lettrage, les polices de caractères, les différentes présentations et la diversité graphique de ces typographies urbaines particulières, il a clairement suscité une prise de conscience que les histoires, repésentées dans chacune des plaques individuelles, étaient des moments importants dans l’histoire de la ville qui étaient rapidement en train de s’effacer et qu’il fallait préserver. L’importance de chacune d’entre elles nous rappelle le prix énorme que des individus de nombreuses nationalités ont dû payer pour maintenir les libertés dont la ville et l’Europe jouissent aujourd’hui.

 

 

Étape 2 – L’Installation – “Ces murs qui nous font signe

La prochaine étape du projet qui, comme le dit Philippe, “est un carrefour entre l’art, la mémoire et l’éducation”, consiste à créer une installation artistique “Ces murs qui nous font signe“. Cependant, les restrictions actuelles en matière de pandémie ont un sérieux impact sur cette idée, si bien que l’autorisation a été donnée de projeter les images des plaques par scanner laser sur les murs extérieurs du bâtiment du Panthéon – le grand mausolée de France, pour que tous puissent les voir tout en maintenant une “distanciation  sociale” sûre.

 

Voilà à quoi ressemblerait l’installation artistique.

Le Panthéon du 18e siècle construit dans le quartier latin de la Montagne Sainte Geneviève, au centre de Paris. Le grand mausolée des célèbres personnages de l’Histoire de France.

 

Différentes organisations françaises, allemandes et polonaises ont déjà promis leur soutien, mais il en faut davantage. Comme de nombreuses plaques concernent des pays alliés, la participation de la Grande-Bretagne, des États-Unis, du Canada et de l’Australie est la bienvenue. Une aide supplémentaire est nécessaire pour mener à bien le projet qui comprend le tournage par drone de l’installation artistique, la réalisation d’un dépliant d’information publique et d’un dépliant éducatif, ce qui garantira que les noms derrière les plaques seront conservés de manière centralisée et que les générations futures ne se contenteront plus de passer devant mais qu’elles apprécieront le sacrifice consenti pour assurer leurs libertés.

 

 

Organisations soutenant actuellement ce projet: Centre des Monuments Nationaux; Office Franco/Allemand de la Jeunesse; Ministère des Armées; Fondation Rothschild – Institut Alain de Rothschild; Institut Polonais de Paris; Laurent Dassault.

Studio Philippe Apeloig, 41 rue La Fayette, 75009, Paris: Tom Vidalie, Léo Grunstein, Yann Montier, Caroline Boidé, Roman Rolo, Bastien Salvan, Olivia Anduze, Hector Francisco, Pierre Besombes, Clément Bresch, Philippe Apeloig & Danièle Cohen.

Le Groupe du Patrimoine des Forces Alliées (AFHG) – Traduction en français: Geneviève Monneris; Recherches sur les avions: John Larder; Histoire : Ian Reed.

 

Si vous pouvez aider ou suggérer un moyen de contribuer à la réalisation de cet important projet, veuillez contacter : info@afheritage.org or info@apeloig.com.

Journal Anglo/Français – Connexion, fevrier 2021

 

 

24.03.2021 –

Un test de l’installation artistique au Panthéon à Paris pour commémorer ceux qui ont participé à la libération de la France et en particulier de Paris.L’installation socialement sûre sera disponible les 16, 17, et 18 septembre – 20h jusqu’à minuit

 

Paris, le 24/03/2021. “Les enfants de Paris”. Projection de photos des plaques commémoratives des martyrs de la guerre

 

 

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