Les agents secrets ont joué un rôle considérable dans la libération de l’Europe. Beaucoup en ont subi de terribles conséquences. Voici l’histoire d’une des leurs.

 

 

Le Premier Ministre Winston Churchill inspecte les dégâts causés par les bombes pendant le Blitz à Londres – 1940

 

Introduction

Le 16 juillet 1940, alors que les bombardiers de la Luftwaffe intensifiaient leurs attaques et que la Grande-Bretagne préparait ses défenses contre la menace d’invasion, le Premier Ministre Winston Churchill, soucieux de riposter et de montrer que la Grande-Bretagne n’était pas vaincue, ordonna la création d’une unité secrète spéciale, chargée d’infiltrer les territoires occupés et de “mettre le feu à l’Europe”.

 

La très secrète Special Operations Executive (SOE) fut créée le 22 juillet 1940 pour mener des opérations de reconnaissance, d’espionnage et de sabotage dans l’Europe occupée, employant à terme plus de 20 000 personnes, dont plus de 3 000 femmes. Le premier agent du SOE fut parachuté en France occupée dans la nuit du 5 au 6 mai 1941.

 

 

64 Baker Street, London NW1 – quartier général du SOE à partir du 31 octobre 1940. Il finit par occuper la majeure partie du côté ouest de la rue. Connue également pour son lien fictif avec Sherlock Holmes, “Baker Street” est devenue le nom euphémique du SOE.

 

Au sein du SOE, les opérations clandestines en France étaient principalement organisées par la section F (Française) qui opérait dans le sens de la politique et des objectifs britanniques, ainsi que par la section RF (République Française) liée à l’organisation de la France Libre du Général de Gaulle. Par ailleurs, la section EU/P s’occupait des exilés polonais en France, la section DF organisait des itinéraires d’évasion pour les agents du SOE et ceux qui les aidaient, et la section AMF dépêcha des agents d’Algérie après l’invasion de l’Afrique du Nord.

 

Le SOE mena des centaines d’actions de sabotage et d’actions secrètes très efficaces pour perturber l’activité de l’ennemi, particulièrement importantes lors du débarquement allié du 6 juin 1944.  À partir du jour J, le SOE joua également un rôle considérable dans le parachutage en France de nombreuses équipes interalliées en uniforme, composées de trois hommes, les “Jedburgh”, dans le cadre de l’opération “Jedburgh” – une opération secrète menée aux côtés de la Résistance française.

 

De par la nature même d’une organisation de ce type, ses agents pouvaient être impitoyablement torturés ou exécutés s’ils étaient pris, et ses membres comptaient parmi les individus les plus courageux et les plus braves de la Seconde Guerre mondiale.

 

Les opérateurs radio étaient particulièrement vulnérables aux techniques de recherche de signaux radio de l’Abwehr et de la Gestapo, si bien que la “durée de vie” moyenne d’un opérateur radio agent du SOE n’était que de six semaines à moment donné pendant la guerre. L’un de ces agents fut Lilian Rolfe, et cette année (2021), une nouvelle plaque a été installée en son honneur à Paris.

 

 

 

Lilian Vera Rolfe

 

Lilian Vera Rolfe, née le 26 avril 1914 à Paris, était l’une des filles jumelles d’un Britannique, George S. B. Rolfe, qui travaillait à Paris comme expert-comptable agréé et vivait avec sa famille au 32 avenue Duquesne.

 

Sa mère, Alexandra (née Stern), était originaire de Russie, mais Lilian et sa sœur Helen prirent la nationalité britannique.

 

Parlant couramment l’anglais et le français, elle fit ses études à Paris de 1922 à 1931 dans une école privée catholique, le Cours Dupanloup, à Boulogne-sur-Seine, où elle passa la première partie de son baccalauréat en sciences et langues. Violoniste accomplie, elle passa ensuite trois ans au prestigieux Conservatoire de Musique Russe, en plein centre de Paris, donnant sur la Seine en direction de la Tour Eiffel, tout en poursuivant deux années de secrétariat de 1932 à 1934. Lilian termina ses études au Brésil lorsque sa famille partit pour Rio de Janeiro et s’installa Avenida Niemeyer, route côtière de la banlieue sud surplombant la baie de São Conrado.

 

Lorsque la guerre éclata, Lilian commença à travailler au service de presse de l’ambassade de Grande Bretagne à Rio de Janeiro, où elle aurait aidé à observer les mouvements des navires allemands dans le port.

 

En janvier 1942, elle réussit à obtenir un poste de secrétaire à la Légation canadienne, mais comme l’opinion publique brésilienne devenait de plus en plus favorable aux Alliés (le Brésil déclara officiellement la guerre à l’Allemagne en août 1942), Lilian décida de jouer un rôle plus actif pour aider sa mère patrie dans sa lutte pour libérer son pays natal.

 

 

SS Highland Brigade

 

Lilian partit pour la Grande-Bretagne sur le SS Highland Brigade, un navire de passagers de la Royal Mail Lines qui avait été affrété principalement pour transporter quelques 605 volontaires pour la cause britannique en provenance des pays d’Amérique du Sud.  Il quitta Rio de Janeiro en février 1943 et Lilian laissa sa famille derrière elle avec pour but de rejoindre en Grande-Bretagne le corps des WAAF (Women’s Auxiliary Air Force),  auxiliaires féminines de la Royal Air Force, ou celui des WRNS (Women’s Royal Naval Service), branche féminine de la Royal Navy. Elle souffrit du mal de mer pendant le voyage mais remplit sa tâche en participant aux quarts de surveillance anti-sous-marins qui étaient dévolus aux jeunes femmes à bord.

 

Le voyage s’avéra mémorable pour le SS Highland Brigade, avec en écho le destin de son prédécesseur du même nom, coulé par un sous-marin allemand lors d’un parcours en direction de l’Amérique du Sud en 1918. Après une escale aux Bermudes avant la traversée de l’Atlantique Nord tous feux éteints, le navire fut touché par ce que l’on pensa être une mine ou peut-être avait-il été simplement endommagé par un temps extrêmement mauvais (les passagers n’en furent pas informés !) et pendant un moment, Lilian et les autres passagers furent rassemblés aux postes de sauvetage, s’attendant à devoir abandonner le navire. Au lieu de cela, il se dirigea vers New York pour des réparations. Elle arriva finalement à Liverpool le 12 avril 1943 et ne tarda pas à se porter volontaire pour le corps des WAAF, étant acceptée le 16 avril 1943, avec le numéro de service 2149745. Elle fut envoyée pour sa formation initiale sur la base RAF d’Innsworth dans le Gloucestershire, où elle succomba à la varicelle et dut passer un certain temps en quarantaine.

 

 

Affiche de recrutement de Womens’Auxiliary Air Force (Corps des auxiliaires féminines de la RAF) pendant la guerre.

 

Après sa guérison, elle poursuivit une formation de radiotélégraphiste à Blackpool, puis se rendit sur la base RAF de Bicester dans l’Oxfordshire où, s’agissant d’un terrain d’entraînement actif pour les bombardiers moyens, la vie était mouvementée.

 

En décembre 1943, Lilian s’arrangea pour rencontrer à Londres une bonne amie, Cynthia Sadler, qu’elle avait connue au Brésil depuis son enfance et qui était également venue en Grande-Bretagne rejoindre le corps des WAAF. Faisant jurer à son amie de garder le secret, Lilian lui révéla qu’elle s’était portée volontaire et avait été acceptée le mois précédent pour accomplir des “tâches spéciales”, qu’elle suivait maintenant une formation et qu’elle attendait sa nomination en tant qu’officier.  Elle donna à son amie une photo récente d’elle en uniforme et plusieurs lettres à poster à intervalles réguliers à ses parents au Brésil comme couverture. Les archives confirment qu’elle a d’abord suivi le STS 7 à Winterfold, Cranleigh, dans le Surrey. Pour son évaluation en décembre 1943, elle obtint un « C » comme note globale ainsi qu’un score d’intelligence impressionnant de 8, avec les commentaires suivants :

« Une fille sensible très intelligente, aux capacités et succès considérables. Timide et réservée, elle a besoin d’être encouragée pour donner le meilleur d’elle-même. Calme et volontaire, lente et prudente. Très minutieuse et consciencieuse, elle apprend facilement de ses erreurs. Imprégnée de grands idéaux et très désireuse de mettre à profit sa formation. Convient très bien au travail de radiotélégraphie. Il est très important qu’elle ait une confiance totale en la personne pour laquelle elle va travailler, car elle est plutôt dépendante et a besoin du soutien d’une personnalité forte et stable.»

 

 

 Établissement du Special Operations Executive – STS 4/7 : Winterfold House

 

Autorisée à poursuivre la formation paramilitaire du groupe A, Lilian se présenta à la mi-décembre au STS 23a à Meoble Lodge, Morar, en Écosse, puis continua au STS 22 à Rhubana Lodge, Morar.

 

Le 2 janvier 1944, Lilian passa quelques jours à suivre un cours préliminaire de radiotélégraphie au STS 52, Thame Park, dans l’Oxfordshire, avant de rejoindre un cours de parachutisme. Logée au STS 51a, Dunham House, à Altrincham, et en formation au STS 51 sur la base RAF de Ringway, Manchester, à seulement cinq miles. Mais à sa grande déception, une visite médicale conduisit le médecin militaire à la déclarer temporairement inapte au saut en parachute. Le 9 janvier, Lilian fut donc réaffectée pour suivre le cours complet de radiotélégraphie à Thame Park, incluant la familiarisation avec les émetteurs utilisés par le SOE et le développement de ses compétences en codage.

 

En tant qu’opératrice radio parlant couramment français dont on avait désespérément besoin, elle fut envoyée en service actif aussi rapidement que possible lors de la “période de lune” suivante après la fin mars 1944. Avant de terminer sa formation, Lilian reçut deux promotions. Comme en bénéficiait une WAAF, elle fut promue au grade honorifique d’officier de section adjoint avec effet au 1er avril 1944 et avec le nouveau numéro de service 9907.  Mais en même temps, Lilian fut enrôlée dans la First Aid Nursing Yeomanry (FANY), unité féminine indépendante et caritative affiliée à l’armée, en tant qu’enseigne, afin de contourner la décision selon laquelle les femmes membres des forces armées ne pouvaient servir en première ligne.

 

 

 

Entraînement au saut en parachute depuis des bombardiers Whitley (deux Lysander sont également visibles) – RAF Ringway, Manchester

 

Le rôle de Lilian était d’agir en tant qu’opératrice radio pour le compte d’un nouveau réseau du SOE appelé HISTORIEN qui devait opérer dans la région d’Orléans et se concentrer sur des cibles ferroviaires. Plusieurs contacts utiles parmi les cheminots locaux avaient été établis lors d’une mission précédente par Philippe de Vomécourt (VENTRILOQUE /Antoine), et le réseau devait être dirigé par le Capitaine George Wilkinson (HISTORIEN / Étienne), soutenu par le Lieutenant André Studler (Sylvain /André) en tant qu’adjoint. Studler, né en France, était un agent de l’organisation américaine OSS (Office of Strategic Services), agence de renseignement des États-Unis, détaché à la Section F.

 

 

Réseaux actifs de la section F en 1944 – notez Ventriloquist (Ventriloque) et Historian (Historien).

 

Il avait été prévu que Wilkinson se rendrait en France en premier, car il avait vécu à Orléans, connaissait bien la région et pouvait préparer l’arrivée de ses deux subordonnés. Mais à cause du mauvais temps, il ne sauta pas en parachute avant la nuit du 5 au 6 avril 1944, la même nuit où Lilian et Studler furent parchutés au cours d’une double opération sur Lysander pilotés par les Flight Lieutenants Taylor et Turner dans le cadre de l’Opération UMPIRE. Le nom de code de Lilian était Recluse, son nom de terrain Nadine, son code de trafic radio devait être Blouse et sa fausse identité était au nom de Claudie Rodier.

 

 

 

 Westland Lysander MkIIIA (missions spéciales)

 

 Les deux agents dans l’autre avion étaient Philippe Liewer et Violette Szabó qui furent récupérés par Rémy Clément à l’est-sud-est d’Azay-sur-Cher (37) aux premières heures du 6 avril 1944.

 

 

Violette Reine Elizabeth Szabo, (Louise / Corinne) 1921-1945

 

Tout se passa bien et après avoir attendu la fin du couvre-feu à 5h30, Lilian et Studler se mirent en route sur des bicyclettes mises à leur disposition par Clément. Leur but était de rejoindre d’abord un contact à Châteauroux en allant à vélo jusqu’à Amboise et en train de là jusqu’à Tours puis Châteauroux. Cela s’avéra impossible lorsque, en arrivant à Amboise à l’aube, les deux agents découvrirent qu’aucun train ne circulait ce jour-là en raison, ironie du sort, d’un sabotage des lignes.  Jugeant qu’il était trop risqué de rester sur place dans un hôtel, ils décidèrent à la place de se rendre à vélo jusqu’à Châteauroux, soit une distance d’environ 100 kilomètres. Dans la soirée du même jour, ils n’avaient atteint que Loches, encore à 70 kilomètres de Châteauroux, et Lilian était épuisée. Peu habituée à pédaler et fatiguée en raison du manque de sommeil la nuit du vol en Lysander, elle n’avait pas pu maintenir une bonne vitesse et il n’y avait pas d’autre alternative que de risquer de passer la nuit dans un hôtel à Loches.

 

Ce qu’ils firent, sans incident, et le lendemain matin, ils prirent un train pour le restant de leur voyage jusqu’à Châteauroux, emportant avec eux leurs bicyclettes, leurs valises (dont l’émetteur radio de Lilian) et trois paquets qu’ils avaient apportés avec eux d’Angleterre. Après avoir trouvé avec succès leurs contacts désignés à Châteauroux, Lilian et Studler furent envoyés, toujours à vélo, à Saint-Gaultier (Indre), à 30 kilomètres au sud-ouest, où ils retrouvèrent leur chef de réseau, George Wilkinson, qui habitait alors dans la ville. Lilian fut hébergée chez une habitante handicapée, tandis que Studler fut envoyé à Neuvy-Saint-Sépulchre pour attendre les ordres à venir.

 

L’attente de Wilkinson, Studler et Lilian était nécessaire pour établir le contact avec Philippe de Vomécourt qui devait les présenter à des personnes dans la région du Loiret. Wilkinson s’arrangea pour que Lilian quitte Saint-Gaultier pendant cette période d’inactivité forcée et reste dans un petit hôtel à Mézières-en-Brenne. Wilkinson resta encore chez M. Dappe, un commerçant de St. Gaultier, et c’est chez lui que Lilian vint rendre visite à Wilkinson le 9 mai 1944 ou aux alentours de cette date. Une heure seulement après qu’ils aient quitté ensemble la maison, celle-ci fut perquisitionnée par les Allemands et Dappe, ayant été dénoncé par quelqu’un de la Mairie pour avoir aidé des agents alliés, fut arrêté.

 

 

Saint-Gaultier, vue sur la Mairie, 1947

 

Lilian logea ensuite à Saint-Hilaire chez le propriétaire d’un garage, Henri Lejeune, sa femme et la plus jeune de ses deux filles qui était encore à la maison, Marthe (Marty) âgée de 16 ans. Elle y resta un peu plus de deux semaines, faisant forte impression à ses hôtes. Sa couverture consistait à dire qu’elle séjournait à Saint-Hilaire chez des amis afin de s’éloigner des bombardements à Paris qui avaient affecté ses nerfs et sa santé. Mais avec les Lejeune, en particulier Marty, Lilian ne cacha pas sa véritable origine et les divertit par ses descriptions de la vie au Brésil. Elle commença à transmettre des messages vers l’Angleterre, apportés par des courriers envoyés par Henri Lejeune, et à recevoir des réponses – souvent pendant la nuit. Selon ses disponibilités, elle se déplaçait également à vélo dans la région pour noter ce que les forces allemandes faisaient dans la localité et, si jugé important, elle en référait à l’Angleterre.

 

 

Mallette portative du SOE, radio Type III

 

Un risque potentiel pour Lilian était la présence dans le village d’un membre de la Milice (milice pro-Nazi de Vichy), un homme du nom de Lagarde, dont Henri Lejeune l’avait mise en garde dès son arrivée en lui conseillant par prudence de se lier rapidement d’amitié avec lui. Lilian n’eut pas beaucoup de mal à le faire, le charmant à tel point qu’un autre maquis local la soupçonna de conspirer avec l’ennemi, jusqu’à ce que Lejeune ordonne fermement de mettre fin à ces dires absurdes.

 

Le séjour de Lilian chez les Lejeune prit fin après qu’une voiture de repérage allemande se soit arrêtée un jour devant la maison. George Wilkinson rendait visite à Lilian et ensemble ils prirent les armes et attendirent ce qu’ils pensaient être l’assaut inévitable de la maison. Mais, peut-être parce qu’il n’y avait qu’un seul Allemand dans la voiture, celle-ci s’éloigna. Ne prenant aucun risque, Wilkinson s’arrangea immédiatement pour que Lilian parte, ce qu’elle fit dans les premières heures de la journée du 6 juin 1944. Elle se rendit le 10 juin à Égry (Loiret) où elle devait soutenir les activités de Pierre Charié, un négociant en vins qui était également l’organisateur régional de plusieurs groupes du maquis.

 

 

Véhicule de détection radio du renseignement allemand (Abwehr)

 

Wilkinson fut arrêté le 26 juin 1944 et Lilian envoya un message radio à Londres le 28 juin pour annoncer la mauvaise nouvelle et demander des instructions pour elle-même et Studler. Londres répondit et approuva que Pierre Charié reprenne le réseau HISTORIEN, ce qu’il fit avec succès, toujours aidé par Lilian et Studler qui lui rendaient compte désormais. Afin qu’elle ne reste pas trop longtemps au même endroit, vu que les Allemands poursuivaient leurs activités de radiogoniométrie, Charié s’assura que Lilian se déplace tous les deux jours. Elle venait juste de le faire en se rendant chez deux instituteurs, Jeannette et Maurice Verdier, dans le village de Nargis (Loiret), à une quinzaine de kilomètres au nord de Montargis, lorsque sa chance finalement tourna.

 

 

 La commune de Nargis, dans le Loiret, au centre-nord de la France

 

Le 31 juillet 1944, un inconnu se présenta à la maison, mais ayant donné le bon mot de passe, il fut autorisé à entrer, pour juste ensuite déclencher une descente de la Gestapo, et Lilian, son garde du corps François Bruneau et les Verdier furent pris au filet. Bruneau, bien que menotté, parvint à s’échapper et parcourut à pied les 16 kilomètres qui le séparaient du quartier général de Charié pour le prévenir de la capture de Lilian et de son émetteur radio.  Malheureusement, on se rendit compte par la suite qu’une forte unité du maquis se trouvait à proximité immédiate de l’endroit où Lilian fut arrêtée, mais en raison des mesures de sécurité mises en place dans l’organisation de Charié, Bruneau en ignorait la présence.

 

Deux théories ont ensuite émergé quant à la cause de l’arrestation de Lilian. La première est qu’elle fut simplement attrapée par malchance – que les Allemands recherchaient quelqu’un d’autre et sont tombés sur Lilian et son émetteur radio par hasard.  La seconde, cependant, se concentre sur l’utilisation du mot de passe de la Résistance par l’étranger qui se présenta à la maison. On prétendit plus tard que la source de ce mot de passe était Annick Boucher, alias Yvonne Tessier, connue localement comme “la belle Annick” ou “la grande blonde”. Théoriquement membre de la Résistance, Boucher aurait également été la maîtresse d’un certain nombre d’officiers allemands, dont le commandant en second de la Gestapo d’Orléans. Elle aurait été à la solde des services de sécurité allemands et c’est ce lien qui conduisit à la soupçonner d’être à l’origine de l’arrestation de Lilian. Boucher avait participé à un banquet auquel Lilian avait assisté et qui avait été organisé par les maquisards locaux le 29 juillet et beaucoup supposèrent que c’était elle qui avait donné aux Allemands des informations sur l’endroit où se trouvait Lilian à Nargis, ainsi que le mot de passe requis utilisé à ce moment-là par les maquisards.

 

Charié ne tarda pas à planifier une tentative de sauvetage de la jeune femme qu’il admirait beaucoup et dont il était dépendant. Sachant qu’elle avait d’abord été emmenée à Montargis, Charié anticipa le fait qu’elle serait bientôt transférée en captivité à Orléans, avant d’être envoyée à la prison de Fresnes et interrogée à Paris. Il fit donc en sorte que ses maquisards attaquent toute voiture ennemie quittant la prison des Allemands à Montargis. Mais l’ennemi, comprenant peut-être l’importance d’essayer rapidement de contraindre Lilian à poursuivre ses transmissions radio vers l’Angleterre, l’avait déjà transférée à la prison de Fresnes, dans la banlieue de Paris, d’où l’on peut supposer qu’elle fut emmenée pour être interrogée avenue Foch. Les hommes de Charié attendirent en embuscade pendant trois jours avant d’apprendre que Lilian avait déjà quitté Montargis.

 

 

La tristement célèbre prison de Fresnes, au sud de Paris, où les membres du SOE, OSS, des Forces Spéciales et de la Résistance subirent d’horribles traitements. Elle fut libérée par les Alliés le 24 août 1944, mais pas avant que la Gestapo n’ait assassiné de nombreux prisonniers avant sa reddition.

 

On sait beaucoup de choses sur le transfert ultérieur de Lilian, après interrogatoire, de Paris en Allemagne. Elle fut transférée à la prison de Romainville d’où elle partit dans le même train que Denise Bloch et Violette Szabo vers le 8 août 1944, atteignant le camp de concentration de Ravensbrück, via Saarbruck, le 22 août 1944.

 

Images du camp de concentration pour femmes de Ravensbrück – 90 km au nord de Berlin

 

Le 3 septembre 1944, toujours avec Denise Bloch et Violette Szabó, elle fut envoyée pour travailler dans une usine à Torgau, dans le nord-ouest de la Saxe. Elles furent rejointes par un autre agent de la section française du SOE, Eileen “Didi” Nearne, qui, bien qu’elle ait été capturée avec son émetteur radio, réussit à convaincre ses interrogateurs qu’elle croyait avoir envoyé des messages pour le compte d’un homme d’affaires et qu’elle ne s’était pas rendu compte que c’était un agent britannique. Parvenant à maintenir cette histoire de couverture d’une assistante française recrutée localement, Didi put survivre et retourner en Grande-Bretagne et faire un rapport sur son contact avec Lilian.

 

Il y a aussi le témoignage d’une Française, Jacqueline Bernard, qui se lia d’amitié avec Lilian pendant le voyage à Torgau et qui put, après la guerre, raconter comment les Allemands avaient essayé de la faire transmettre à Londres pour servir d’agent double. Elle avait refusé de le faire et résisté à l’interrogatoire de l’ennemi qui cherchait à obtenir des détails sur l’organisation de la section française du SOE.

 

Lilian n’était pas bien pendant le transport vers Torgau et, à son arrivée, on découvrit qu’elle souffrait d’un accès de fièvre. Malgré cela, elle dut endurer une longue marche par temps chaud de la gare au camp de travail, ne parvenant à le faire qu’avec l’aide de plusieurs autres femmes. À son arrivée, elle s’évanouit et fut admise à l’hôpital du camp où on l’autorisa  à rester pendant les trois semaines qu’elle passa à Torgau avec Denise Bloch et Violette Szabó. Les deux autres jeunes femmes réussirent à faire valoir qu’elles devaient être traitées comme des prisonnières de guerre car elles étaient officiers britanniques et elles furent donc exemptées de travail dans l’usine de munitions adjacente au camp.

 

Après leur retour à Ravensbrück début octobre, Lilian, Denise et Violette repartirent le 19, faisant partie d’une grande équipe de travail d’environ 200 femmes envoyées à Königsberg sur l’Oder en Prusse Orientale – aujourd’hui Kaliningrad en Russie. Leur destination était un petit camp de travail en mauvais état et sale, ayant été précédemment occupé par des prisonniers de guerre russes qui avaient laissé les matelas de paille pleins de poux.  Le travail consistait à agrandir un aérodrome voisin et à construire une route à travers une forêt, mais après seulement quelques jours, Lilian souffrit d’un nouvel accès de fièvre et fut envoyée à l’hôpital du camp.

 

Là, avec l’aide d’une infirmière polonaise bienveillante, elle fut exemptée de travail –heureusement, car les femmes n’avaient encore que des robes légères alors que les conditions météorologiques comportaient de la neige et des vents d’un froid glacial. Pendant son séjour à l’hôpital de Königsberg, Lilian se lia d’amitié avec une autre Française dans la couchette voisine, Mlle Billot, qui deviendrait plus tard Mme Saint-Saens. Billot devait par la suite décrire comment la santé de Lilian se détériora à cette époque, elle avait des difficultés à digérer la nourriture et par conséquent devint très maigre et faible. Ce qui continuait néanmoins à impressionner tous ceux qui connaissaient Lilian à cette époque, c’était son esprit et son moral, elle restait joyeuse et se réjouissait des nouvelles sporadiques de l’avancée des Alliés.

 

Lorsque, le 21 janvier 1945 ou aux alentours de cette date, Lilian, Denise et Violette furent rappelées à Ravensbrück, ses camarades françaises furent désolées de la voir partir, mais partagaient la conviction générale que ce transfert était une bonne nouvelle. Au moins Lilian bénéficierait de meilleures infrastructures hospitalières à Ravensbrück, et il y avait aussi ce sentiment largement répandu que les trois jeunes femmes pourraient être rapatriées dans le cadre d’un accord que les Allemands étaient en train de négocier.

Les conditions de vie et de travail à Ravensbrück

 

À son retour à Ravensbrück, Lilian fut d’abord détenue dans le quartier disciplinaire où Denise, Violette et elle ne purent entrer en contact avec leurs camarades dans le corps principal du camp. À présent, Lilian était trop faible pour marcher et après trois ou quatre jours, elle fut transférée à nouveau dans une cellule d’isolement dans le Zellenbau, un bloc isolé à moitié bunker qui ne pouvait pas être observé de l’intérieur du camp.

 

Aucune des autres prisonnières du camp ne la revit et, bien que des rumeurs aient circulé selon lesquelles Denise et elle avaient été libérées et revues en France, ainsi qu’en Suède, les véritables circonstances de son sort ne furent pas découvertes avant les enquêtes menées par Vera Atkins en 1945 et 1946 sur le sort des agents disparus de la Section Française.

 

On pense que Lilian fut exécutée entre le 25 janvier et le 5 février 1945. Selon les rapports, elle était encore si malade qu’elle dut être transportée sur une civière, même pour le court trajet entre sa cellule et la cour adjacente où le commandant du camp de Ravensbrück, le SS-Stürmbannfuhrer Fritz Sühren, attendait pour lire l’ordre d’exécution. Le SS-Sturmann Schult (ou Schulter) a alors abattu chacune des trois jeunes femmes, amenées individuellement, d’une balle dans la nuque à l’aide d’un pistolet. Le corps de Lilian fut immédiatement brûlé dans le crématorium du camp, seulement à quelques mètres de là.

 

En raison de l’absence de dossier personnel dans les Archives Nationales, les résumés du service de Lilian ne peuvent provenir que des lettres envoyées à ses parents. Dans l’une d’elles, le chef du SOE, le colonel M.J. Buckmaster, écrivit :

« Elle s’est portée volontaire pour ce travail très dangereux en ayant pleinement conscience de toutes les difficultés et tous les risques qui y sont liés. Je peux vous assurer que le travail qu’elle et d’autres comme elle ont accompli a grandement contribué à la libération rapide de la France.»

 

Et Pierre Charié, décoré du DSO (Distinguished Service Order), distinction militaire britannique, pour son travail avec et plus tard à la tête du réseau HISTORIEN, décrivit Lilian ainsi :

« Ma compagne la plus proche, la plus précieuce, la plus audacieuce de ma vie clandestine. Son magnifique courage, ses travaux assidus jour et nuit, ont permis l’exécution dans le département du Loiret d’un excellent travail qui a sérieusement ébranlé le moral des Allemands. Harcelés par la Gestapo, nous nous déplacions ensemble de village en village, de ferme en ferme. Nous devions transporter l’émetteur radio, les batteries, les accumulateurs, etc. parfois en voiture ou en moto, le plus souvent à vélo. Bien que souvent fatiguée, grâce à son sang froid et à son mépris du danger, elle ne manqua jamais de faire une de ses transmissions radio

 

En plus de son inscription au Mémorial de la section F à Valençay, vu qu’elle était officier de section dans le corps des WAAF, Lilian est officiellement commémorée au Mémorial des Forces Aériennes du Commonwealth aux Disparus à Runnymede dans le Surrey, panneau 277.  Elle est également commémorée  au Mémorial situé sur le site de KZ-Ravensbrück, en hommage aux quatre agents féminins de la section F qui y ont été exécutés ; au Mémorial de la FANY à l’église St. Paul, Knightsbride, Londres; et sur le tableau d’honneur de la Seconde Guerre mondiale de l’église britannique de Botafogo, Rio de Janeiro.

 

 

Une rue de Montargis, Centre Val de Loire, rappelant le prénom que Lilian portait en France

 

À Montargis, en France, il existe une commémoration du maquis local dans la dénomination de plusieurs rues. Parmi celles-ci, la rue Claudie Rolfe, initialement nommée rue Lilian Vera Rolfe, mais modifiée pour refléter en partie le nom – Claudie Rodier – sous lequel elle était connue des habitants. Dans le sud de Londres, le complexe Vincennes du Conseil de Lambeth (conseil d’arrondissement ainsi nommé en raison du jumelage de Lambeth avec Vincennes) comprend trois biens commémorant les agents féminins de la section F : la Lilian Rolfe House, la Violette Szabo House et l’Odette House (Odette Hallowes). Lilian (comme Violette Szabo qui vivait dans le quartier de Lambeth/Stockwell) avait des liens avec le quartier de Lambeth puisqu’elle rendait visite à ses grands-parents qui vivaient à Paulet Road, Camberwell. Enfin le Musée de la Résistance à Lorris commémore le souvenir de Lilian, Pierre Charié, George Wilkinson et Philippe de Vomécourt.

 

Lilian reçut à titre posthume la citation militaire britannique Mention in Despatches et la Croix de Guerre avec Palme du gouvernement français.

 

Dernières nouvelles – 2021

 Nouveau mémorial à Paris pour Lilian Rolfe, WAAF et Section F, SOE

 

La persévérance a enfin porté ses fruits pour Barbara Cronk, membre de la famille Rolfe. Barbara souhaitait depuis longtemps une plaque sur la maison de Paris où Lilian était née. Non seulement elle a persuadé les autorités de la ville de Paris qu’il devait y en avoir une, mais elle les a suffisamment impressionnées avec l’histoire de Lilian pour qu’elles décident d’accorder toutes les autorisations nécessaires et assurent elles-mêmes son financement.

 

 

La plaque fut installée le 19 février 2021 sur le bâtiment au 32 avenue Duquesne, dans le 7e arrondissement de Paris. Une inauguration officielle post-Covid aura lieu lorsque les règles de déplacement le permettront.

 

***

histoire: Paul McCue

produit: Ian Reed

traduction: Geneviève Monneris

images: SWW2LN & AFHG/GPFA

 

 

Lilian Vera Rolfe  1914 – 1945

 


 

Le Secret WW2 Learning Network (SWW2LN) est un organisme de bienfaisance éducatif créé en 2014 dans le but de sensibiliser le public aux contributions et aux expériences des hommes et des femmes qui ont pris part, pendant la Seconde Guerre mondiale, aux opérations spéciales alliées, à la collecte de renseignements et à la résistance – principalement, mais pas exclusivement, en Grande-Bretagne et en France. www.secret-ww2.net.

1 Comment

  1. M. Ducastelle on August 24, 2021 at 11:34 am

    Bravo Ian
    Encore une belle histoire de résistance, et merci a Geneviève pour la traduction.
    Philippe

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